De Gaulle Et Leurope Dissertation

Les conseils de l'enseignant

Le sujet porte sur la deuxième partie du programme intitulée « L'Europe de 1945 à nos jours » et plus exactement sur les premier et troisième chapitres : « L'Europe de l'Ouest en construction jusqu'à la fin des années 1980 » et « Les enjeux européens depuis 1989 ».

Introduction

L'idée d'Europe unie, bien qu'ancienne, s'impose au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Se met alors en place un processus double basé sur l'élargissement de cette association d'États à de nouveaux membres, et l'approfondissement des domaines communs d'action. Mais au-delà de ces deux dynamiques, c'est la question de la nature de la construction européenne qui se pose. Union économique, politique, militaire, sociale, culturelle ? Un modèle économique et social ou uniquement un marché ? Fédération des États-Unis d'Europe ou confédération des États-nations ? Europe atlantiste ou indépendante ? Une Europe avec un seul visage et une seule voix ou une Europe à plusieurs vitesses ? Nous étudierons d'abord la période 1945-1989, puis nous verrons si l'année 1989 a marqué une rupture dans la construction et dans ses objectifs et si elle a ouvert une nouvelle ère pour cette communauté d'États unique au monde.

I. L'Europe de l'Ouest en construction jusqu'à la fin des années 1980

L'idée d'Europe unie est ancienne : au xixe siècle, elle a été formulée notamment par Victor Hugo et l'Italien Mazzini, mais il a fallu le désastre des deux guerres mondiales, le déclin de l'Europe et la menace communiste pour que les Européens s'attellent réellement à la tâche de construire une Europe unie. Jusqu'en 1989, cette construction ne concerne que l'Europe occidentale, c'est-à-dire la petite partie du vieux continent qui connaît encore la démocratie.

1. Aux origines du projet européen
La construction européenne est lancée, puis soutenue dans les années 1940 et 1950 par de grandes figures que l'on nomme les « pères fondateurs » : les Français Jean Monnet et Robert Schuman, l'Italien Alcide de Gasperi, l'Allemand Konrad Adenauer et le Belge Henri Spaak. Trois raisons sont à l'origine de la construction européenne à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit d'abord de mettre fin aux « guerres civiles » entre Européens, et notamment à l'engrenage des conflits franco-allemands (trois en 75 ans), qui ont fait plusieurs millions de morts. La construction européenne doit ainsi permettre à l'Allemagne dénazifiée de reprendre sa place dans la communauté des États civilisés. De plus, d'un point de vue économique, il s'agit de reconstruire un continent ruiné par le conflit et de s'unir entre puissances moyennes pour continuer à avoir du poids à l'échelle mondiale. Enfin, un autre objectif essentiel est de résister à la menace soviétique : après-guerre, l'Armée rouge occupe toute l'Europe centrale, et l'URSS stalinienne n'a pas renoncé à étendre le communisme plus à l'ouest, comme l'a montré la crise de Berlin en 1948-1949.

2. Les étapes de la construction européenne
Au départ, les pères de l'Europe tentent de mener la construction européenne sur plusieurs plans à la fois. Sur le plan politique d'abord, les partisans de la construction d'une Europe unie fondent le Conseil de l'Europe en 1949, organisme qui a pour but de rappeler les valeurs fondatrices de la civilisation européenne, notamment la défense de la démocratie libérale. Sur le plan économique ensuite, le 9 mai 1950 (devenu depuis jour anniversaire de l'Union européenne), Robert Schuman fait une déclaration (dite du « salon de l'Horloge ») où il précise vouloir imaginer une « fédération » basée sur la mise en commun des productions franco-allemandes afin d'éviter la guerre : la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) est instituée en 1951. Sur le plan militaire enfin, un traité de 1952 prévoit une Communauté européenne de défense (CED), mais en 1954, l'Assemblée nationale française rejette le projet, de crainte qu'une armée européenne ne remette en cause l'indépendance de la France. Le Conseil de l'Europe n'est jamais devenu un gouvernement européen, car les différents pays tiennent trop à leur indépendance : il a très peu de pouvoir. C'est aussi le cas du Parlement, même si en 1979, il gagne un peu en légitimité avec son élection au suffrage universel direct. Dans ces conditions, une seule voie demeure, celle de l'intégration économique : c'est elle qui est suivie entre 1957, année où le traité de Rome instaure un Marché commun européen entre six pays (Benelux, RFA, France et Italie), et 1986, date de la signature de l'Acte unique qui met fin aux derniers obstacles au commerce entre pays. L'organisation européenne est donc logiquement baptisée Communauté économique européenne (CEE). Dès 1968, l'union douanière se réalise, grâce à la bonne conjoncture économique (Trente Glorieuses), et les résultats des pays membres sont très conséquents. La politique agricole commune (PAC), créée en 1962, conduit progressivement l'Europe au rang de deuxième puissance agricole du monde. Le Système monétaire européen entre en application en 1979. Ces succès économiques expliquent les élargissements successifs : vers les pays du Nord en 1973 (Royaume-Uni dont l'adhésion avait été rejetée par de Gaulle en 1963 et 1967, Danemark et Irlande), vers ceux du Sud en 1981 (Grèce) et en 1986 (Espagne et Portugal). Le projet d'espace Schengen de libre circulation des personnes est lancé en 1985, pour être mis en place en 1995.

3. Le « modèle européen »
Aux origines du projet européen se trouve aussi l'idée de fonder un « modèle européen » en contrepoids aux deux Grands. Cela ne remet toutefois pas en cause l'appartenance de l'Europe de l'Ouest au camp occidental. Les États-Unis, tout en finançant la reconstruction de l'Europe occidentale par le biais du plan Marshall (proposé en 1947), ont soutenu très vigoureusement les premiers efforts de rapprochement entre Européens : l'une des premières institutions communes à l'Europe de l'Ouest fut l'Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de répartir l'aide Marshall, entre 1948 et 1952. Il est à noter que les six pays fondateurs de la CEE étaient tous membres de l'OTAN. Mais la particularité du « modèle européen » est de conjuguer libéralisme politique et économique à un État-providence. C'est le couple franco-allemand qui en est à l'origine, surtout à partir de 1963 lors du traité de l'Élysée (22 janvier), lorsque Konrad Adenauer et le général de Gaulle décident de renforcer leurs liens politiques et économiques et de faire des propositions à leurs partenaires. Cet axe ne s'est pas démenti dans les années 1970 avec le couple Valéry Giscard d'Estaing/ Helmut Schmidt, puis dans les années 1980 avec le couple François Mitterrand/ Helmut Kohl.

Transition
À la fin des années 1980, la construction européenne présente un bilan très contrasté. Si l'intégration économique est bien avancée, l'intégration politique est pour le moins modeste, la principale pierre d'achoppement étant la question de la prise de décision. Avec la fin de la guerre froide en 1989, l'Europe occidentale est obligée de réagir et de s'adapter à la nouvelle donne.

II. Les enjeux européens depuis 1989

La chute du communisme dans les anciennes démocraties populaires induit de nouveaux enjeux pour une Communauté européenne qui s'est un temps pensée à l'échelle du continent et pas seulement à celle de sa partie occidentale. La CEE change de nom en 1993 pour devenir l'Union européenne (UE). Change-t-elle pour autant de nature ?

1. L'après guerre froide, un nouveau contexte international
Après 1989, pour les pays baltes et les pays d'Europe centrale et orientale (PECO), l'organisation régionale représente non seulement des aides pour leurs économies, mais surtout un espace de démocratie et de libéralisme économique ; elle offre aussi une garantie au cas où la Russie redeviendrait agressive. De leur côté, les pays déjà membres, comme la France, désirent étendre aux PECO l'espace de paix et de coopération, mais aussi la zone de libre-échange et le grand marché économique que constitue l'UE : les habitants des nouveaux pays représentent des clients pour les entreprises européennes. Par ailleurs, les gouvernements de l'Europe occidentale s'inquiètent des dangers liés à la balkanisation de l'ancienne Europe communiste. En effet, après l'éclatement de la Yougoslavie en cinq États indépendants en 1991, des conflits ethniques ont déchiré cette région d'Europe entre 1991 et 2000 : premiers conflits armés sur le sol européen depuis 1945.

2. Mise en place de l'Union européenne et enjeux des nouveaux élargissements
Entre 1989 et 2007, la CEE, devenue l'Union européenne (UE) en 1993, passe de 12 à 25 membres, puis à 27 : elle intègre l'Autriche, la Suède et la Finlande en 1995, puis, en 2004, dix pays, dont quatre anciennes démocraties populaires (Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie), une ancienne république yougoslave (la Slovénie) et même trois anciennes républiques de l'URSS (les pays baltes : Estonie, Lettonie, Lituanie). Enfin, au 1er janvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie font leur entrée dans l'Union. Outre les deux élargissements de 1995 et 2004-2007, l'événement majeur qui marque la construction européenne est le traité de Maastricht, signé en 1992 et entré en vigueur en 1993. Le traité propose une relance décisive de l'Europe politique avec l'élaboration d'une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) mais ce volet est un semi-échec. Surtout, dans le cadre de ce traité, douze pays de l'UE se dotent d'une monnaie commune : l'euro, adopté en 1999, mais dont les pièces et les billets ne commencent à circuler qu'en 2002. Pour mener la politique monétaire commune, les pays membres créent la Banque centrale européenne. Enfin, par le Pacte de stabilité, ils s'engagent à gérer leurs économies selon des règles communes. Cet approfondissement de la construction européenne soulève de fortes réticences : la Grande-Bretagne n'adopte pas l'euro. En France, le traité de Maastricht a failli être repoussé par référendum ; au Danemark, il l'a été et il a fallu faire revoter la population. Le Traité constitutionnel européen est ensuite rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas en 2005, avant son adoption en 2007 à la suite du sommet de Lisbonne. Aujourd'hui encore, l'instabilité des budgets des États membres pose de graves problèmes (exemple de la crise grecque). Enfin, le cas de la Turquie soulève des débats très vifs : l'UE la considère comme un candidat potentiel à l'entrée depuis 1963, mais certains lui reprochent d'être insuffisamment démocratique et, à mots couverts, d'être un pays musulman : ils voudraient que l'Europe demeure un « club chrétien », formé de pays liés par des traditions culturelles communes.

3. Quelle place pour l'Union européenne dans le monde d'aujourd'hui ?
L'Union européenne et les États-Unis demeurent alliés : la plupart des pays de l'UE sont membres de l'OTAN. Mais l'effacement du danger soviétique fait disparaître le principal ciment de cette alliance. De plus, l'Europe unie, en s'élargissant et en s'enrichissant, en est venue à faire concurrence aux États-Unis sur le plan économique : les deux partenaires s'accusent mutuellement de protectionnisme. C'est pourquoi Washington est aujourd'hui moins favorable à la construction européenne qu'à ses débuts. Le problème des relations avec les États-Unis divise les Européens : certains pays comme la France souhaitent que l'UE fasse contrepoids à l'hyperpuissance américaine ; d'autres comme la Grande-Bretagne et les pays de l'ancien bloc communiste souhaitent au contraire un rapprochement avec Washington. Ces divergences empêchent pour l'instant l'élaboration d'une politique étrangère européenne commune, d'autant plus que l'UE n'a pas d'armée : c'est l'OTAN, c'est-à-dire principalement l'Amérique, qui est intervenue en Yougoslavie, en 1999, pour calmer le conflit au Kosovo.

Conclusion

Le pari de construire une Europe unie et pacifique qui dépasserait les haines accumulées n'était pas gagné d'avance. La guerre froide, en divisant l'Europe en deux, de part et d'autre du rideau de fer, a été un catalyseur de la construction européenne. Celle-ci s'est réalisée économiquement, mais avec l'objectif d'aboutir à une construction politique. De 1945 à 1989 s'est mise en place une organisation unique au monde, pas vraiment un État fédéral mais plus qu'une simple zone de libre-échange, puisque dotée d'institutions supranationales. La chute du rideau de fer en 1989 a permis d'envisager l'élargissement vers l'est – des négociations ont été entamées avec les PECO dès 1993 – et parallèlement, le traité de Maastricht en 1992, en transformant la CEE en Union européenne, a approfondi la construction politique avec la création de l'euro et une proposition de politique étrangère de sécurité commune. Le chantier européen est donc toujours ouvert, et la construction de la « maison Europe », aux solides fondations, loin d'être terminée.

M. Jouve a recensé, et au moins partiellement «traité» selon les techniques modernes de la science politique, tous les écrits et toutes les déclarations du général, tous les communiqués de presse publiés à l’issue des conseils des ministres et des conseils de cabinet auxquels le général a participé, ainsi qu’un grand nombre de textes et de documents très divers. Il a même étendu le champ de ses recherches aux bandes dessinées et aux dessins politiques, sans négliger l’interview ou la correspondance. Tous ces documents, dont certains étaient inédits, sont publiés en annexe. A ce titre déjà, l’ouvrage est capital. M. Jouve fait sien le jugement de Montesquieu : «Il ne faut pas tellement épuiser un sujet qu’on ne laisse rien à faire ou lecteur.»

Certes M. Jouve n’a pas épuisé son sujet, il l’a néanmoins magistralement traité : le caractère systématique de sa recherche lui a permis de ne pas limiter son étude à un aspect de l’action politique du général de Gaulle, mais, au contraire, l’a conduit à replacer, à toutes les époques du gaullisme, la politique européenne du général dans le cadre de sa politique d’ensemble. C’est ainsi toute l’action du général, et aussi ses motivations, qui se trouvent soumises à l’analyse. Les problèmes de la construction européenne proprement dite y sont constamment évoqués mais aussi, non moins constamment et dans la large mesure où ils sont en relations avec elle, le problème des institutions, le problème de la décolonisation, le problème de l’aide au «tiers monde», le problème de la paix. A ce titre surtout, véritable monument, le livre fera date. Le général de Gaulle lui-même semble le penser qui a vu dans cet ouvrage «le résultat d’un travail considérable conduit avec la plus grande rigueur et dans un louable souci d’objectivité».

Le projet était pourtant des plus difficiles. Le général est souvent parti «à la recherche d’une organisation commune», «à la recherche d’une politique commune», mais il n’est guère parvenu à ses fins. En ce domaine, ses principales victoires furent les défaites de ses adversaires. S’il a contribué à guider la Communauté économique européenne dans ses premiers pas, elle n’est restée pour lui qu’une fille adoptive. A bien des reprises, M. Jouve dut avoir l’impression d’écrire la délicate histoire d’un paradoxe.

Un choix douloureux

Ce furent ainsi les hommes qui s’étaient toujours montrés résolument hostiles à la petite Europe des Six qui mirent en application les traités de Rome. Parvenant au pouvoir en 1958, que pouvaient-ils penser de ce «mélimélo de charbon et d’acier» dénoncé par de Gaulle en 1950, de ces «imbroglios de pools» évoqués en 1952 ou encore de «ces traités-là que nous déchirerons ensemble quand nous serons au pouvoir», selon le mot prêté à l’ancien président de la République par Paul Reynaud? Or c’est bien le choix inverse qui a été effectué. Comme le note M. Jouve, «en guise de cadeau de joyeux avènement, le général de Gaulle reçut en 1958 l’héritage communautaire». De Gaulle devient ainsi l’un des constructeurs de l’Europe unie. Certains n’y croient guère : «Communauté européenne», organe mensuel du bureau français d’information des Communautés, publiera en 1964 cinquante-six photographies d’hommes politiques, dont sept de M. Walter Hallstein et une seulement du chef de l’Etat français. L’opinion publique française voit néanmoins dans ce dernier «le champion de l’Europe unie». Selon les sondages recensés par M. Jouve, trois Français sur cinq l’affirment en 1965.

C’est qu’en effet le général de Gaulle a, par «un choix douloureux», décidé de sauvegarder les nouvelles institutions. Si l’on en croit M. Debré, ce choix est effectué dès le mois de juin 1958. Il conduit à tout faire désormais pour que l’opération réussisse, et ce sera d’abord la réforme monétaire de 1958, plus tard le plan de stabilisation de 1963. Il conduit à une véritable réhabilitation des institutions européennes, désormais saluées comme «le début d’une grande entreprise» (1963), comme «une chance pour la France» (1964). Il conduit à porter «un regard neuf sur les hommes». Jean Monnet, dénoncé en 1953 comme «l’inspirateur» de l’Europe apatride, sera l’hôte de l’Elysée.

Le paradoxe, toutefois, n’est qu’apparent, et c’est ce que montre très bien la patiente analyse de M. Jouve. Déjà, sous la IVe République, l’attitude gaulliste en face de l’entreprise de construction européenne n’avait pas toujours été la même. Les coups les plus durs furent alors assenés à la C.E.C.A., à la C.E.D. surtout, au projet de communauté politique, bref au «plan Schuman». C’est qu’alors, aux yeux du général de Gaulle, le risque est majeur. Il n’est pas, selon lui, de fédération sans fédérateur, et, en l’absence d’une France forte, les Etats-Unis s’apprêtent à jouer ce rôle en Europe. Ces institutions supranationales, qui se verront plus tard qualifier d’aréopages de technocrates, ne seront que l’instrument apatride de la domination américaine. Mais les gaullistes se gardent bien de condamner dans son principe la construction européenne. Le général propose, au contraire, des structures «fédérales», «confédérales» (le vocabulaire est assez imprécis), envisageant lui-même des délégations de souverainetés, une assemblée à pouvoirs «délibératifs», l’appel au suffrage universel. Le vrai problème est purement politique; c’est celui de la place respective de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre dans cette entreprise, celui également du rôle joué par les Etats-Unis. Dès 1944, le général avait d’ailleurs pris des initiatives européennes; elles avaient tourné court, en grande partie du fait de la réserve britannique.

Lorsque, en revanche, sont signés les traités de Rome, la situation politique est bien différente. Le nouveau projet bien différent lui aussi. De Gaulle, traversant il est vrai son désert, ne traite plus des problèmes européens qu’en termes très généraux et, même «si cela lui coûte de se taire», même «si l’attente de ses amis est déçue», il choisit «par tactique», estime M. Jouve, de garder le silence. Le «ralliement» de 1958 en sera ainsi facilité. Encore faut-il en mesurer exactement la portée. M. Jouve nous y aide grandement. Le général dit oui à «la technique», aux «progrès économiques», au développement de l’économie capitaliste occidentale mais, dans la mesure où on peut parler d’un «idéal européen», il va dès 1958 s’efforcer de le remettre en cause. A cet égard, il faut bien constater que la démarche du chef de l’Etat est logique, qu’elle rejoint «une ancienne conviction». Les anciens adversaires du général ne s’y trompent guère, en définitive. Le 20 mai 1964, rappelle M. Jouve, on pouvait lire dans le journal néerlandais «Het Parool» : «Ce que de Gaulle veut, c’est une capitulation spirituelle devant sa forme d’organisation politique des Six... Cette politique est graduellement mortelle pour la C.E.E. Lentement, mais sûrement, la Communauté est ramenée au stade d’une organisation purement technique n’ayant aucune importance politique.» Sans doute le général n’a-t-il pas désavoué ce propos. Son gouvernement applique les dispositions des traités, mais, dans le même temps, il engage un campagne de révision du traité de la C.E.C.A., il refuse de voir dans l’Assemblée parlementaire européenne un Parlement européen, il refuse le droit de légation actif aux organes exécutifs des Communautés, il met à profit la crise du 1er juillet 1965 qu’il a lui-même contribué à créer pour parvenir au compromis du 30 janvier 1966 : désormais le vote majoritaire est écarté «lorsque des intérêts très importants d’un ou de plusieurs partenaires seront en jeu».

De cet état d’esprit, une note confidentielle en date du 29 août 1960 — dont M. Jouve démontre, grâce à une analyse documentaire très minutieuse, qu’elle ne peut être attribuée qu’à M. Peyrefitte — rend parfaitement compte. Elle mérite d’être lue. Elle sera d’ailleurs publiée par le quotidien belge «la Dernière Heure» le 8 février 1963, qui titrera : «La tactique européenne de la France révélée par un document : l’échec des négociations avec la Grande-Bretagne était préparé depuis août 1960». Nous sommes au lendemain de la conférence de presse du 14 janvier 1963, le veto français ne s’explique pas seulement par la lenteur des négociations de Bruxelles sur l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun ou par le caractère jugé excessif des demandes britanniques. Il s’explique surtout, sans doute, par la crainte de voir l’Angleterre jouer le rôle de «Cheval de Troie» de l’Amérique. M. Jouve n’a pas de peine à montrer que cette crainte est aussi ancienne que le gaullisme lui-même; M. Peyrefitte, quant à lui, peut, le 29 août 1960, discrètement suggérer aux négociateurs français de «ne pas donner l’impression de vouloir exclure les Anglais». «Au moins faudrait-il, ajoute-t-il, puisque nous ne voulons pas d’eux dans un premier stade, proposer une formule suffisamment audacieuse pour qu’ils se récusent eux-mêmes.» A tous ces points de vue, beaucoup de lecteurs du livre de M. Jouve mesureront, avec M. Duverger, «la continuité du dessein gaulliste. A travers les méandres, les volte-face, les virages apparents, les mêmes buts essentiels sont poursuivis».

Est-ce tellement certain? Il y a, certes, une continuité dans une attitude de refus, de la crise de la C.E.D. à celles de 1963 ou de 1965. Les propositions gaullistes elles-mêmes ne sont-elles pas déjà plus flottantes? La politique gaulliste, en ce domaine comme en d’autres, pourrait bien ne traduire rien d’autre qu’un profond opportunisme politique. Les projets gaullistes de construction européenne sont toujours plus ou moins destinés à contrecarrer d’autres projets que les gaullistes estiment inspirés par les Etats-Unis. Des propositions faites par MM. Polewski et Billotte en 1950 aux projets Fouchet de 1961 et 1962, en passant par le projet Debré de 1953 et les propositions Peyrefitte de 1960, tous plus ou moins directement avalisés par le général, il y a bien des différences. Chaque proposition s’adapte à la circonstance, en particulier aux projets dont on veut prendre le contre-pied, quitte à en emprunter les grandes lignes, en les plaçant dans une autre perspective politique. Les seuls traits communs à tous ces textes sont les larges domaines que chacun laisse dans l’ombre et la volonté constante de promouvoir une coopération à la seule échelle des gouvernements. Toutes ces tentatives se soldèrent par des échecs. Seul le traité franco-allemand verra le jour en 1963. Bien vogue lui aussi, dans ses dispositions sinon dans ses intentions, il devait être «un point de départ»; le général expliquera en 1965 qu’«il n’a pas donné grand chose... parce que les politiques sont les politiques des Etats et qu’on ne peut empêcher cela».

Des thèses intéressantes, parfois discutables

C’est sans doute là que réside le seul principe de continuité de ce qui constitue, à partir de lui, ce qu’il faut bien appeler un opportunisme érigé en système. Les analyses de contenu faites par M. Jouve sont, à cet égard, extrêmement intéressantes. Elles montrent comment le «thème européen» est permanent dans la pensée du général, mais à des degrés tellement divers que le lecteur peut se demander s’il s’agit bien là d’un thème gaulliste par lui-même. Sous la IVe République, il n’apparaît que peu à peu dans les déclarations du général, culmine dans les années 50 avec le combat contre le plan Schuman, puis diminue considérablement d’importance avec l’échec de la C.E.D. en 1954. Sous la Ve République, il n’apparaît de nouveau que progressivement et il faudra l’éclatement de la communauté franco-africaine, l’indépendance de l’Algérie surtout, pour qu’il devienne dominant en 1962, au titre d’une politique de rechange pour la France. De même diminuera-t-il en importance vers 1963, après l’échec du plan Fouchet; de même encore réapparaitra-t-il après 1965, mais il s’agira alors moins de l’Europe politique que de la coopération économique européenne. Les méandres de la politique gaulliste sont-ils le cours choisi pour faire triompher de tous les obstacles un grand projet politique?

Au moins le gaullisme est-il une doctrine qui par tous les moyens cherche constamment à surmonter les obstacles que la réalité lui oppose? M. Jouve croit pouvoir l’affirmer, et ses thèses sont aussi intéressantes que discutables. L’auteur s’efforce de tracer la genèse de cette doctrine gaulliste et surtout d’en déterminer le contenu. Sur ce point précis, ses remarques sont d’ailleurs finalement assez brèves. Pouvait-il en aller autrement? La «doctrine» gaulliste s’énonce d’abord en un refus catégorique, celui des «idéologies passagères et mortelles», en particulier du communisme défini comme un «chancre», une «plaie affreuse», une «lèpre». Sur bien d’autres problèmes, la pensée du général est moins affirmative, moins bien fixée surtout. Tour à tour il faudra, au gré des circonstances, renforcer l’Union française, maintenir l’Algérie française ou coopérer avec le «tiers monde». L’Europe elle-même, c’est, dans la pensée gaulliste, l’Europe de la géographie. Elle va de l’Atlantique à l’Oural, y compris «bien sûr, la Russie, nation blanche de l’Europe»; le 7 mai 1959 à Bourges, le président de la République s’écrie : «Je suis convaincu qu’après beaucoup d’expériences, de propagandes, de prétentions, au fond, les peuples d’Europe dans leur profondeur, de part et d’autre, s’aperçoivent qu’ils se ressemblent, que les régimes n’y font rien, qu’ils sont blancs, les uns et les autres...»

Encore une fois, le livre de M. Jouve est capital. Peut-être l’auteur a-t-il manqué d’un peu de distance par rapport à son sujet. L’objectivité universitaire peut bien consister, pendant un temps, à se placer sur le terrain même de l’objet de l’étude entreprise. Elle permet de saisir cet objet tel qu’il se comprend lui-même. Une véritable science sociale ne peut en rester là; elle doit prendre du recul et soumettre l’objet de son étude à sa propre critique, dans son propre champ. Sans doute alors le transforme-t-elle, mais c’est justement son rôle spécifique. Il est vrai qu’il faut, pour cela, disposer d’instruments d’analyse que l’Université française ne permet guère d’acquérir et qu’elle ne permet pas toujours d’utiliser.

Categories: 1

0 Replies to “De Gaulle Et Leurope Dissertation”

Leave a comment

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *